Slimane Azayri

Slimane Azayri

Nouvelles d'Algérie. Expressions libres sur des réalités refoulées

Nouvelles d'Algérie, de Leila Marouane, Rachid Boudjedra, Hamid Skif,  Amine Zaoui, Anouar Benmalek  et Atmane Bedjou, éditions Magellan et Cie (Paris), APIC (Alger) et Courrier international (Paris), collection « Miniatures », 130 pages, année 2009.

                       

Les nouvelles signées d'auteurs algériens connus, sont au nombre de six. Nous en faisons d'abord les brefs résumés de présentation, puis livrons nos impressions d'ensemble à leur sujet.

Expression des interdits

Mon tuteur légal, de Leila Marouane

Le tuteur de l'héroïne de cette nouvelle, c'est son frère, « jumeau » précise-t-elle. Tôt devenus orphelins de père et de mère, ils sont happés dès leur entrée à l'université par les contradictions aigues que connait la société algérienne des années 1970-80. Partenaires et complices en beaucoup de choses, ils le sont aussi dans leur engagement militant dans un groupuscule clandestin d'extrême gauche. Mais, dès que les algériens se mettent en guerre les uns contre les autres,  les deux personnages entrent également dans un combat fratricide à huis-clos. La cause : le frère qui veut marier sa sœur à un parti intéressant, de force s'il le faut…

Les violences et les tueries dans les villes, les maquis et sur les routes sont comme des complications monstrueuses des fractures qui traversent la société algérienne, à commencer par les familles, où les désordres et les conflits sont endémiques même en période calme pour ne pas dire de paix.

Chronique de l'année du barbelé, de Rachid Boudjedra

Prise dans les crocs d'un ordre cannibale, une vieille femme perd peu à peu  ses liens à la vie avec la disparition mystérieuse l'un après l'autre de son mari et ses fils. Son village est sous le contrôle « d'arpenteurs diplômés », sorte de miliciens sans foi ni loi, dont la tâche consiste à placer continuellement des barbelés et, accessoirement, tirer à vue sur les gens rien  que pour se débarrasser de leurs réserves de munitions.

Le lézard, de Hamid Skif

L'auteur décrit l'univers intérieur d'un algérien ordinaire atteint d'une haine qui semble incurables pour les autres, à commencer par sa femme, disparue un jour on ne sait comment, en qui il voit une prostituée aimant organiser des orgies jusque dans le domicile conjugal. Seule sa fille, jeune femme, trouve grâce à ses yeux même si son fiancé puis mari présente les signes apparents d'un souteneur.

Sa haine des hommes est si forte qu'il préfère la compagnie des lézards élevés en grand nombre dans son minuscule appartement où il s'est retrouvé seul. D'où son surnom de « zarzoumia » (lézard en parler algérien).

L'Honneur de la trahison, d'Amine Zaoui

Comment la trahison se transmet  comme un patrimoine familial en gardant les apparences sauves malgré le déshonneur qui ronge les consciences en profondeur. Explication : une femme et son amant, le neveu de son mari moudjahid de la guerre de libération nationale, s'entendent pour assassiner et  faire disparaître ce dernier afin de pouvoir se marier et vivre ensemble. Devenue adolescente, la fille du défunt se fait engrosser par le neveu, son beau-père. La mère cache la grossesse de sa fille et, à la naissance du bébé, en fait son propre enfant.

L'échangeur, d'Anouar Benmalek

Le narrateur,  un journaliste, est envoyé dans un pays arabe, dirigé par une dictature comme il se doit, pour couvrir un congrès scientifique. Les participants, narrateur compris, s'perçoivent que l'événement est utilisé par la dictature comme tribune pour annoncer des mesures d'ouverture en direction des opposants.

Le narrateur apprend  par une journaliste autochtone, opposante, un temps internée et torturée, les pratiques autoritaires sorties tout droit des délires mégalomaniaques du dictateur, la plus stupéfiante étant  la réalisation d'un échangeur d'autoroute tracé aux initiales de ce dernier et à l'intérieur duquel il se  perd un jour comme dans un labyrinthe.

Mort au bout du monde, d'Atmane Bedjou

Le narrateur, un algérien émigré au Canada avec sa femme, raconte le rapatriement de la dépouille d'une compatriote  récemment décédée des suites d'une maladie, laissant derrière elle une fillette née d'une union hors mariage. Le narrateur et sa femme connaissent la défunte depuis leur arrivée. Elle les a aidés à faire leurs premiers pas dans le pays d'accueil. La défunte a quitté l'Algérie, ou plutôt s'en est enfuie, et n'y a plus remis les pieds de son vivant, empêchée par le sentiment de honte d'avoir eu un enfant illégitime.

Voyages dans nos profondeurs

Voilà un recueil  de nouvelles conçu et agencé comme un circuit touristique à travers l'Algérie des profondeurs, celle des non-dits, des hypocrisies et des interdits.

Au plan formel, ces voyages se succèdent dans une suite logique :

- elle commence par la fuite imminente vers l'étranger d'une femme réfractrice à la tutelle masculine,

- et finit par le retour dans un cercueil d'une autre femme ayant émigré au Canada, en passant par :

- la vieille femme dépossédée de son époux et de ses fils par les mercenaires sans âme d'une dictature monstrueuse,

- l'homme fou dans un monde qui ne l'est pas moins, plein d'amour pour sa fille et chargé de haine pour sa femme, toutes les deux prostituées,

- les deux amants diaboliques et leurs forfaits restés impunis car prenant la précaution de  donner l'illusion de respecter une morale prisonnière des apparences,

- le journaliste, parti couvrir un congrès scientifique dans un pays arabe, qui prend connaissance, par une journaliste autochtone, des pratiques de pire gouvernance du dictateur local.

Les personnages de ces nouvelles parlent, aiment, travaillent, mangent, dorment, rient peu ou presque pas ; ils sont comme égarés dans leurs obsessions, interdits, hypocrisies, comme ces millions de personnes de chair et d'os qui s'y débattent leur vie durant pour la plupart, nous semble-t-il. Oui, toute la vie sauf pour une petite minorité d' « élus » de toutes conditions sociales qui mobilisent assez de force intérieure pour se libérer de leur prison mentale. Nos six écrivains nouvellistes en font justement partie et, plus encore, osent aller chasser nos démons collectifs dans des  endroits inconnus cachés en chacun de nous. Sans leur travail d'éclaireurs,  les ténèbres auraient occupé bien plus de place dans des esprits pourtant avides de lumière.

 

 

 

Extraits choisis

Mon tuteur légal

Elle écrasa la cigarette dans le cendrier, posa le livre sur la table de chevet, se leva. Elle attrapa l'enveloppe sur laquelle elle reconnut le cachet du tribunal. Elle en sortit la lettre, qu'elle parcourut rapidement.

Elle dit. Tu as fait ça ?

Il dit. La loi, c'est la loi. Je suis ton frère et unique tuteur. Ton tuteur à vie. Tu ne voulais pas l'entendre, maintenant tu peux le lire. Et ne t'avises pas de quitter le pays. J'ai alerté la police des frontières.

(Extrait de la page 11)

Chronique de l'année du barbelé

Depuis cette fameuse année du barbelé, l'intrusion des arpenteurs, l'incendie qui ravagea les deux cars du plus gros notable de la région, l'assassinat de l'imam en pleine mosquée et, de surcroît, un vendredi et au sujet duquel plusieurs versions avaient circulé, puisque les autorités officielles parlaient d'une syncope mortelle alors que les devins défendaient la thèse de la lévitation et juraient tout ce qu'ils pouvaient pour affirmer qu'ils avaient vu le défunt disparaître à l'horizon dans la cour découverte de la mosquée durant un vent de sable qui ne dura que quelques minutes, et que les farfelus, éternels barbus retranchés derrière leur tasse de café refroidi et leurs médisances au café de la Jeunesse, affirmaient, quant à eux, qu'il s'agissait d'une action terroriste…

(Extrait de la page 33)

Le lézard

Sous prétexte que mes poches étaient des sacs à immondices, elle ne trouvait jamais ce qu'elle y cherchait. Une seule fois, je vis un éclat victorieux dans ses yeux. Elle me mit sous le nez le lézard desséché découvert dans une des poches de ma veste. C'était un lézard vert, pas plus grand ça, mort de faim ou de vieillesse, trouvé derrière une rangée de dicos. Par pitié, j'avais décidé de lui offrir une sépulture décente. J'ai du respect pour les lézards. Je les préfère aux chats. Ils vivent très longtemps. Il leur arrive même de se sacrifier, offrant leur vie à ceux qui en ont besoin. Les chauves héritent des lézards. C'est grâce à eux qu'ils peuvent continuer à vivre après avoir perdu leurs cheveux. Très peu de gens le savent.

(Extrait de la page 46)

L'Honneur de la trahison

Et cet homme qui vit avec nous, Youssef, je l'appelle mon père. En réalité, il est le mari de ma mère, c'est-à-dire mon beau-père. Il est plus jeune que ma mère de quinze ans. Il s'est marié avec elle quarante-cinq jours après la mort tragique de mon père. Mon père était le plus célèbre puisatier de la région. Il est mort noyé dans un puits. On a découvert son corps totalement décomposé vingt-cinq jours après sa mort.

(Extrait de la page 82)

L'échangeur

Tu n'es pas un peu boursouflé dans ta dignité ? Et ne me fais pas le coup de celui qui a assez d'humour pour le supporter. Dans mon pays, tout le monde parle avec les yeux et avec les mains. Car celui qui parle avec la bouche risque de mourir. Toi, c'est autre chose, tu pourrais parler, mais mon pays regorge de trop de pétrole pour que ton pays veuille se fâcher avec le mien !

(Extrait de la page 97)

Mort  au bout du monde

Et l'autre nation ? Est-elle toujours mienne après toutes ces années ? Mon pays que je ne revois qu'à petites doses, deux semaines, au maximum trois, par an ou tous les deux ans ? Et comment expliquer la force du lien à cette terre et à ces collines que je parcourais tout enfant ? Dans mes moments de désarroi, les roches sur lesquelles je me reposais en revenant de l'école prennent à mes yeux la valeur d'un être humain, de chair et d'os. Cette nation qui fait fuir ses enfants. Ces enfants mal-aimés qui ne se découragent jamais de revenir. Plus ils s'éloignent d'elle, plus ils s'acharnent dans cet attachement aux regs et à la glèbe de leur terre natale. Ils s'accrochent à son sol même après leur mort !

(Extrait de la page 121)



22/12/2011
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