Slimane Azayri

Slimane Azayri

Les rêves éveillés de Baouz – (2) La retraite précipitée

Ces heures passées en fait à méditer sur son sort et contempler la voûte étoilée  lui parurent plus tard des jours. A 23 heures, le moment où il se couche d’habitude, Baouz se leva, la tête lourde et le corps fatigué.

Il se rappela, pour la première fois depuis tant d’années, n’être pas allé au travail. Encore plus étonnant, il n’eut à aucun moment la présence d’esprit d’appeler le chef de service pour  l’informer de son absence. Mais il  ne s’attarda pas trop sur cette défaillance qui, en d’autres circonstances, lui aurait parue gravissime.

Il  savait que les autres événements de cette journée – la disparition subite de tout signe de vie dans toute une rue, l’apparition au café « Alma » de la « Chose » d’apparence humaine et, enfin, son « pouvoir » (il faut bien utiliser le mot) de regarder le ciel depuis son appartement du rez-de-chaussée à travers les quatre étages supérieurs de l’immeuble - ont déjà commencé à changer définitivement  le cours, jusque là tranquille, de son existence.

Tous ces événements l’amenèrent à faire  un constat terrible. Pour la première fois et, il le pressentait, pour très longtemps encore, il éprouva à son propre égard un sentiment  que peu de personnes partagent : il s’agissait de la peur de soi-même. Ces phénomènes pourraient-ils devenir plus dangereux et mortels ? D’autres phénomènes plus redoutables pourraient-il se manifester ? Il se rappela, avec un soudain déchirement au cœur,  ses voisins de paliers qui, combien de fois, avaient changé  inexplicablement sans qu’il eût une seule fois le temps de les connaître un peu. Ne les aurait-il pas expédiés  involontairement  du côté du Hoggar ou du Tassili, par exemple? Comme il a  toujours éprouvé un amour réel, bien que distant, pour ses semblables, il prit la seule décision qui lui paraissait bonne et la mit à exécution dès le lendemain matin.

Le chef de service à qui il remit sa demande de départ en retraite proportionnelle  n’en croyait pas visiblement ses oreilles. L’air incrédule, il le fixait avec insistance de ses petits yeux gris par dessus ses lunettes à la monture cassée collée avec du scotch Il serrait tellement fort ses lèvres fines qu’elles en disparaissaient presque. Il lui  souffla sur un ton de confidence :

« - As-tu des problèmes pour agir ainsi ? »

« - Aucun problème personnel lui répondit-il. Mais c’est beaucoup de monde qui risque d’en avoir de sérieux si je ne pars pas très vite. »

Le chef de service redressa enfin dans un sursaut involontaire la tête penchée sur la lettre manuscrite depuis que Baouz était dans son bureau et ne demanda pas à en savoir plus.

« - Ainsi tu pars en retraite avant moi» Conclue-t-il déçu comme s’il lui avait volé sa victoire.

Levant légèrement les bras au ciel, Baouz se dirigea précipitamment vers la sortie en faisant le vide dans sa tête de crainte de faire disparaître fâcheusement celui qui, à l’instant même,  venait de devenir  son  ex-chef de service.



30/05/2012
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