Slimane Azayri

Slimane Azayri

Les rêves éveillés de Baouz. (1) L’apparition

 

Secrétaire d’administration principal menant, depuis trois décennies,  la vie sans histoire d’un célibataire sans attaches, Baouz a pu organiser les moindres instants de ses journées, au bout de plusieurs années de résistance, « folle » lui laissait-on comprendre parfois, au désastreux désordre ambiant.

Par un beau matin de printemps, il eut l’idée, comme il lui en vient de temps à autre, de sortir de l’itinéraire qu’il empruntait quotidiennement pour aller au bureau et revenir. Après avoir fait trois cents mètres de son trajet habituel, il tourna à gauche en accélérant le pas pour prévenir la tentation du retour en arrière.

Contrairement à l’habitude, la ruelle dans  laquelle il s’engageait était déserte, silencieuse et, plus surprenant encore, passablement sombre pour un mois d’avril en méditerranée. Des dizaines d’étals de marchandises étaient alignés sur le trottoir mais pas de vendeurs ni d’acheteurs. « Alma », un café aménagé dans un sous-sol, était vide. Il descendit précautionneusement l’escalier trop raide et vit, debout derrière le comptoir, le patron, un chauve et  moustachu au physique de lutteur turc. D’une main, il tenait un chiffon sale et essuyait inlassablement le comptoir gris.

Baouz se dirigea à l’instinct vers la table du fond, en piétinant au passage du sucre cristallisé versé par terre et s’installa le dos au mur. A cet instant, il se rendit compte que jamais il ne prendra son café : le patron à la tête de turc avait, à part le mouvement mécanique d’un bras, le reste du corps pétrifié ; les clients, dont il crut deviner la présence récente juste avant son arrivée,  s’étaient pour ainsi dire éclipsés avant d’avoir terminé leurs consommations.

La porte battante des toilettes s’ouvrit  dans un grincement précédé de peu par le chuintement familier de la chasse d’eau. Un homme, qui lui paraissait sans âge et sans visage, en sortit et se dirigea droit vers lui. Comme il était devenu muet non de peur mais de stupeur, « l’homme » (il doutait sérieusement qu’il en fût un) tint à lui seul la conversation.

- « Sais-tu qui je suis ? »

Sa voix était caverneuse, un peu comme Marlon Brando en Don Corleone.

- «  Non, je ne suis pas le fou évadé de Joinville»

- « Non, pas le capo d’ici ».

- « Non,  pas le sheriff du coin ».

- « Non, pas le diable en personne».

- « Non, pas un politichien de la ville.

- « Non, pas Celui à qui tu penses à cette seconde. Ne me fais donc pas rire. Je n’ai pas de visage. Je porte un masque »

- « Je suis bien pire que tout ce que tu peux imaginer » ajouta-t-il comme dans un cri de désarroi.

Baouz prit, à ce stade terminal du monologue, la décision de se lever et partir, mais son corps, qu’il ne sentais plus,  refusait de bouger…

En un clin d’œil, la clientèle de l’ « Alma » réapparut et la foule réoccupa la ruelle où un  bruit d’enfer se remit à régner. En sortant du café, des passants fixaient avec étonnement la face verdâtre et l’allure de pantin désarticulé de Baouz.

- Quel monde de fous ! se disait-il à lui-même.

Il rentra chez lui au plus vite, prit deux cachets d’aspirine et s’allongea tout habillé et chaussé sur le lit. Il y resta des heures durant à fixer le ciel étoilé à travers le plafond bas du rez-de-chaussée de l’immeuble de cinq étages.



21/05/2012
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