Slimane Azayri

Slimane Azayri

La Kahina (Dihya), roman de Gisèle Halimi. La femme unique en son genre.

La Kahina, roman de Gisèle Halimi, éditions Barzakh, Alger, année 2007, 260 pages.

                     

Le roman historique consacré à la Kahina, ou de son vrai nom, Dihya - cette légendaire reine amazigh (berbère)  des Aurès (Est de l'Algérie) - aurait eu valablement le statut de  biographie si l'auteure, Gisèle Halimi, célèbre avocate et militante des droits des femmes, française et juive originaire de Tunisie,  avait rassemblé assez d'informations sur sa vie. Mais ça n'est pas le cas même si la recherche documentaire réalisée par G. Halimi parait considérable au vu de l'imposante bibliographie - pas moins de 110 références - annexée à l'ouvrage. Toutefois, en raison sans doute du manque ou de l'absence d'informations sur bien des aspects de la vie de la Kahina, le résultat du labeur de G. Halimi ne pouvait être une biographie, c'est-à-dire une œuvre d'historien, statut qu'elle ne revendique pas au demeurant. En effet, l'auteure ne se prive pas d'y exprimer sa subjectivité en mettant en scène à travers  l'archétype même de la femme résistante les principes de justice et de liberté qui ont guidé et jalonné ses propres combats pour les droits des peuples colonisés et des femmes.

 Plus qu'un modèle bien inaccessible pour le commun des femmes, le personnage mythique de la Kahina est d'abord présenté  par G. Halimi comme un héritage porteur de valeurs culturelles au moyen duquel son père a visiblement voulu, depuis son enfance,  lui inculquer une ligne de conduite chargée d'exigences à suivre impérativement dans la vie.

Pour ceux qui, comme moi, ont cru en savoir assez sur la Kahina, la surprise est au rendez-vous. En effet, d'un côté G. Halimi expose en les confirmant tous les clichés plus ou moins négatifs qui ont depuis toujours circulé sur notre héroïne: magicienne, devineresse, prophétesse de confession judaïque, à l'instar des membres de sa tribu et de bien d'autres tribus berbères d'Afrique du Nord. G. Halimi nous dit que la Kahina est bien tout cela à la fois et que ce n'est guère incompatible avec les croyances de l'époque dont il reste quelques expressions dans les pratiques culturelles à caractère magico-religieux des pays maghrébins.

Mais l'auteure ne s'arrête pas là. Elle nous montre que si la Kahina s'est imposée à la tête de la résistance amazigh, c'est aussi grâce à des qualités "masculines", guerrières et autres,  cultivées depuis son enfance contre la volonté de son père et de sa mère, dont elle était l'enfant unique, et de tout son entourage. A force de se battre au quotidien contre des normes socioculturelles qui attribuent des rôles strictement séparés aux deux sexes, elle réussit finalement dans son entreprise en arrivant à devenir une femmes doublée d'un homme. D'abord en se mariant et prenant des amants comme le ferait exactement un homme placé dans un position sociale dominante. Ensuite, aidée par ses dons de divination qui font d'elles aux yeux des amazighs une personne élue de Jahvé et des forces surnaturelles, en réussissant à dépasser la condition servile a laquelle sont d'ordinaire prédestinées les femmes pour devenir un chef politique, militaire et religieux.

C'est seulement à la fin de l'histoire, avec sa mort choisie dans un combat singulier contre le commmandant en chef de l'armée musulmane,  qu'il nous est possible de mesurer toute la signification donnée par l'auteure à la vie de la Kahina: ayant réalisé bien des exploits à la portée des seuls êtres d'exception ( femmes et hommes à la fois),  elle demeure un personnage unique dans l'histoire universel, un idéal en grande partie inaccessible  aux femmes de tous les temps, y compris du 21ème siècle.  

 Nous nous apercevons également, combien G. Halimi, en rendant ce bel hommage à la Kahina, est elle-même amazigh et fière de l'être.

 

Extraits choisis de « La Kahina »

Le jour où Dihya devient une femme

(…) Yazdigan, Dihya l'eut de premières amours. Un pâtre grec avec lequel elle partagea ses joutes initiales. Ils avaient dix huit ans tous les deux, et Dihya voulut devenir femme. Elle n'oublia jamais ces rencontres, les bocages de genêt blanc, à l'ombre des jujubiers, qui lui apprirent la volupté. Encceinte, elle ne changea en rien sa vie de jeune cavalier combattant. Tout comme son amant. Elle accoucha seule dans la forêt. Et son fils, caché par sa nourrice, grandit dans la tribu, anonymement.

C'est seulement quand elle accompagna son père, Thabet, à la bataille de Tahouda qu'elle lui révéla l'existence de Yazdigan. Lui et Tanirt, sa mère, furent surpris. Mais ils réagirent en parents d'un seul enfant, une fille, certes, mais leur héritière et leur tendre préoccupation. « Fais-le venir parmi nous le plus vite possible, dit Thabet, il faut qu'il prenne son rang dans la tribu. » Il lui sembla alors qu'elle venait de conquérir sa liberté de femme, en même temps que son rang de guerrière. Et que cela valait bien une liberté d'homme.

(Extrait de la page 31)

Les victoires berbères

« il [ Koçeila] n'avait pas oublié la fulgurante apparition de Dihya sur le champ de bataille de Tahouda. Il connaissait les pouvoirs de cette femme sur les Djeraoua de l'Aurès, dont elle était issue, mais aussi sur d'autres tribus, qui pratiquaient comme elle, le judaïsme. Cette foi et cette religion, lui avait-on dit, seraient venues jusqu'en Afrique par des migrations des populations juives de Syrie, alors puissantes, et après la destruction du temple de Jérusalem. Les Nefouça, berbères de l'Ifrikiya, les Fendalaoua, les Mediouna, les Behloula, les Ghiata et les Fazaz du Maghreb –el-Acsa, autant de tribus également juives.

Les monts d'Aurès dessinaient le royaume de Dihya.  La mobilité, le flux et le reflux de ses nomades, sa tactique. On la disait d'une grande intelligence mais aussi utilisant la ruse pour asseoir son pouvoir. Habile, volontaire, la Kahina savait limiter les pillages et le désordre quand elle passait dans une ville.

Depuis la mort d'Ockba, les tribus juives- pour le moment juives, se disait Dihya, sceptique, elle n'avait guère d'illusions sur leur versatilité et leur aptitude à passer  dans le camp ennemi -  faisaient acte de soumission. Son pouvoir surnaturel, deviner l'avenir et agir en conséquence, leur paraissait le plus sûr gage pour vaincre et organiser leur société nomade.

De son côte, Koçeila, lucide, avait drainé vers lui depuis la victoire de Tahouda, les grandes confédérations berbères, celles qui se réclamaient du christianisme avec celles qui sacrifiaient au culte des idoles . Leur enthousiasme et leur soutien militaire lui avaient permis de marcher su Kairouan, symbole et trophée de l'invasion arabe.

« Koçeila compris aussitôt que l'alliance entre lui et la reine berbère pouvait stabiliser ce peuple divisé, irrationnel. Pas question de le dompter, de le mettre sous le joug ou de lui imposer un ordre disciplinaire, fût-il celui d'un chef qu'ils s'étaient donné.  Cette inconstance, d'ailleurs, lui donnait le pouvoir de disparaître et de réapparaître là où l'ennemi ne l'attendait pas. Il croit ces tribus mortes, défaites à jamais, elles renaissent dans un harcèlement perpétuel. Et obligent l'envahisseur à ne jamais se savoir en paix, ni à s'établir, ni à créer son ordre nouveau. »

(Extrait des pages 100-101)

Le commencement de la fin pour la Kahina

La Kahina alla au devant de Hassan, et livra bataille sur bataille. Elle jeta ses guerriers contre les dizaines de milliers de guerriers arabes. Autour d'elle, ses amis tombaient. Fière et droite, le javelot à la main, elle ferraillait. Elle sentait le poids de son isolement, et la fin de la splendeur berbère. Mais son peuple, une partie de l'histoire qu'elle a voulu écrire ne basculeraient pas dans le néant.

Constantinople ne l'aiderait plus, Tibère III, confronté aux revendications d'autonomie de certaines villes italiennes, ne pouvait, dans  le même temps, barrer la route au jihad. L'Empire devait compter avec la conquête arabe. Une sorte de sage prédiction changeait une imagerie connue. On n'inclurait plus à l'avenir l'Afrique et ses greniers à blé, ses bocages et ses oliviers, dans cet Empire romain qui ébranla le monde.

(Extrait de la page 180)

Les dernières volontés de la Kahina

Elle [La Kahina] doit donc parler à ses fils aujourd'hui même. Leur sort doit être séparé du sien. « Va me chercher Ifran et Yardigan », ordonne-t-elle à Anaruz, son aide de camp.                                      

 Ses fils doivent vivre, elle le veut.

« Ce n'est pas seulement votre mère qui vous parle », avertit-elle en s'accroupissant sur la natte, le dos calé sur poutre de chêne. Ses fils sont là, devant elle, maigres et inquiets. Le regard oblique d'Ifran trahit sa peur. Que va-t-elle encore décider sa folle de mère ? Yazdigan, lui, ne la quitte pas des yeux, et murmure qu'il la trouve fatiguée. « Vieille, finie pour tout dire. Mais vous êtes mes fils et vous devez continuer notre race. De ces montagnes où ils sont nés, nos ancêtres nous ont enseigné l'honneur et la fierté ». La Kahina décroise ses jambes, pousse un petit râle, ses genoux la font souffrir. « Je vous demande de me faire un serment. » Ses fils, debout, n'ont pas bougé, figés dans l'attente et la crainte. « Ce serment, c'est de continuer notre race. » Elle relève la tête. « Vous allez vous rendre au général Hassan, vous convertir à l'islam pour avoir la vie sauve et lui rappeler comment la Kahina a traité ses prisonniers après la victoire de l'oued Nini. » Malgré l'écrasement de l'ennemi, elle avait donné une leçon d'humanité aux arabes qui prétendaient apporter au monde le vrai dieu. Et qui tuaient, pillaient, dévastaient. Elle avait renvoyé les prisonniers dans leur camp, adopté l'un d'entre eux – Khaled - , ordonné que tous fussent bien traités. « Vous vous mettrez au service de Hassan tous les deux ! » Yazdigan crie : « Non, pas sans vous, mère, non ! – Tu te mettras à son service », reprend-elle, impérieuse. Impassible, Ifran attend d'être congédié pour prendre son cheval et, au galop, rallier les premières lignes ennemies. « Comme toi Ifran. Ce n'est pas lâcheté que de se rendre quand la bataille se termine. Et que vous êtes vaincus. La vraie lâcheté, c'est celle des tribus qui ont trahi, de ces Imazighen qui ont abandonné notre lutte et notre Dieu. – Et vous, mère, vous ? Je ne vous abandonnerai jamais … Je mourrai avec vous… - Trêve de discussion, Yazdigan ! Hassan ne peut oublier que vous êtes fils de reine. Il vous confiera le commandement de nos frères. Dans l'honneur, aussi bien que dans l'adversité, vous continuerez la race. »

La Kahina répète : «  Il faut que la race vive…Oui, l'honneur, c'est de faire vivre à jamais la race berbère. – Mère, reprend comme dans une plainte Yazdigan,  mère je veux mourir avec toi… »  Il l'a tutoyée, comme quand il était enfant. « Tu vivras. Et Ifran vivra. Je l'ai décidé. C'est le dernier commandement que je vous donne. » Elle n'effacera pas le passé, mais elle précipitera le présent dans un avenir sans elle.



17/12/2011
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