Slimane Azayri

Slimane Azayri

Escales, nouvelles de Mouloud Mammeri. Les rendez-vous ratés des algériens avec la liberté

Escales, nouvelles de Mouloud Mammeri, 112 pages, éditions Bouchène (Alger) 1995.

 


En abordant ce recueil de nouvelles, notre intention est de traiter de l’une des parties les moins connues de l’œuvre monumentale de Mouloud Mammeri. Pourtant, la nouvelle, genre de fiction courte par définition devrait intéresser un lectorat plus large que le roman. Ce qui n’est pas le cas de M. Mammeri. A leur lecture, nous nous apercevons qu’elles ne correspondent pas tout à fait aux canons fixés par les maîtres du genre tel Guy de Maupassant. En effet, chez ce dernier, une nouvelle sert à raconter une histoire, décrire des personnages et des lieux et, enfin, surprendre le lecteur par une fin – souvent une chute- imprévue.

Chez M. Mammeri, la nouvelle – ou du moins les six nouvelles dont nous traitons - apparaît comme un prétexte pour faire part de réflexions - que je considère personnellement  aussi profondes que justes - sur des moments cruciaux  de l’histoire de l’Algérie. Les six nouvelles composant le recueil ont été écrites entre 1953 et 1987, c’est-à-dire sur une période de trente quatre ans. De ce point de vue, le titre d’« escales », qui est celui de la dernière nouvelle du recueil, peut être compris au sens de “pauses”, de “moments de réflexions” que M. Mammeri s’octroyait pour faire une sorte de bilan de la marche du temps.

La lecture de ces nouvelles permet de nous rendre compte avec quelle prévoyance et quelle constance l’auteur a fait, vis-à-vis de ses compatriotes et de ses lecteurs, un devoir, qu’il considérait, oserais-je supposer, essentiel,  celui de témoigner  et d’éclairer sur les séquences les plus dramatiques et décisives de l’histoire d’une Algérie engagée corps et âme dans une rupture sanglante avec l’ordre colonial  pour se retrouver, une fois indépendante, prise en otage par la partie de ses enfants la plus avide de pouvoirs, de richesses et d’honneurs, autrement dit la moins apte à diriger et gérer les affaires du pays.

M. Mammeri fait le choix, non pas tellement de raconter des histoires, mais de mettre en situation des personnages pris dans des tourbillons de contradictions qui, souvent, les dépassent. Il fait parler ses personnages en même temps qu’il parle par leur intermédiaire. Des personnages, visiblement inspirés de la réalité,  dans lesquels des lecteurs pourraient se reconnaître ou, à défaut, reconnaitre des personnes croisées dans la vie. Dans la dernière nouvelle, « escales », M. Mammeri va jusqu’à se mettre lui-même en scène face à l’intellectuel parisien adepte de la révolution mondiale et au chauffeur de taxi cairote amoureux de sa ville, lui, le ressortissant d’un pays libéré par le sang versé de ses enfants martyrs.

Ces nouvelles, toujours actuelles, nous arment de sagesse et de lucidité afin de nous éviter de croupir dans les “prisons” mentales érigées en forteresses par les ennemis de la libération de l’Algérie d’hier et les ennemis des libertés des algériens et algériennes d’aujourd’hui.

Présentation des nouvelles

Ameur des Arcades et l’ordre (1953)

Garçon de 10 ans, sans parents ni logis, Ameur vit au jour le jour de petits boulots, parfois inimaginables pour le commun des mortels. Attirée sans doute par sa vivacité d’esprit, une dame de charité à ses moments perdus, l’épouse de l’administrateur de la commune, tous deux des pieds-noirs, entreprend de le « civiliser » en lui apprenant l’alphabet et les bonnes manières. Après avoir réussi durant un certain temps à répondre brillamment aux désidératas de l’épouse de l’administrateur,  Ameur choisit de garder sa liberté, quitte à retourner à l’état « sauvage » de garçon abandonné.

Le zèbre (1957)

Pur produit de l’école traditionnelle dite coranique, le zèbre, initié par un « alim » (érudit ou savant) à la culture profane, décide de participer aux mouvements du monde qui se déroulent dans l’aire maghrébine. Après plusieurs années de vains combats, il échoue au bercail – l’école coranique de sa jeunesse- telle une épave crachée par les vagues marines.

La meute (1976)

Enfin, l’Algérie est indépendante ! Durant des  mois et des mois,  les algériens fêtent la libération, ivre de bonheur au point de confondre la libération collective avec leur liberté individuelle. Un « prophète » ou « provocateur – c’est selon le point de vue où l’on se place – les avertit inlassablement, en usant de paraboles,  des dangers à venir. La meute, c’est-à-dire mesdames et messieurs tout le monde, lui fera payer de sa vie d’avoir vu et dit la vérité.

Ténéré atavique (1981)

La dualité Sahara –Tell est inscrite dans l’histoire de l’Algérie.  En période de disette, des populations du Sud saharien déferlent sur les terres cultivées du Nord méditerranéen. En période d’occupation de ces dernières par les puissances d’outre-méditerranée, le Sahara devient pour les paysanneries du Tell une zone de repli pour survivre et repartir à l’assaut des envahisseurs.

Avec l’indépendance, le Sahara est absorbé par le Tell au moyen de l’installation des infra et super structures de la vie moderne, plaçant les populations du Sud dans un lien de dépendance par rapport à l’Etat et à ses services collectifs, ce qui est contradictoire avec le mode de vie saharien, nomade,  autarcique et, de ce fait,  libre.

L’hibiscus (1985)

Au jardin d’Essai du Hamma (Alger), un gardien philosophe explique à un jeune (apprenti ?) révolutionnaire les ressemblances frappantes entre la condition des animaux sauvages mis en cage et exposés au zoo de l’endroit avec celle des hommes et femmes du pays, le notre, qui a raté les rendez-vous avec les libertés.

Escales (1987)

A l’occasion de ses séjours successifs à Paris et au Caire, un algérien bien dans sa peau – en l’occurrence l’auteur, M. Mammeri – est confronté, à travers deux personnages, à deux représentations divergentes des gens de sa nationalité :

- celle, apparemment positive, du militant parisien de la révolution mondiale, membre au temps de la guerre de libération nationale du réseau de soutien dit des porteurs de valises ;

- celle, apparemment négative, du chauffeur de taxi cairote amoureux de sa ville, de la vie comme elle vient et réfractaire aux luttes sanglantes même au nom des grandes causes.

Extraits choisis des nouvelles

Ameur des Arcades et l’ordre

Il faisait tout de même d’étonnants progrès,  Ameur, ne mettait plus ses coudes sur la table, ne parlait pas la bouche pleine ; il ne disait plus « purée » à chaque instant.  Il restait bien quelques taches encore : ainsi Ameur avait peu le sens de la hiérarchie, comme ses rapports avec Mme Pillot ne le montraient que trop.

Mme Pillot, avant d’être la femme de l’administrateur de la commune, était institutrice. Elle croyait au loup-garou, Mme Pillot : elle était par exemple convaincue  qu’il était de son devoir de distribuer des collyres aux yeux rougis de trachome, des pommades aux peaux rongées de pustules. Elle ne soignait pas les estomacs, sonores d’être creux ; bien sûr, c’éatit impossible, mais aux grandes fêtes elle faisait distribuer de grands plats de couscous, aux frais de la commune bien entendu : elle appelait cela soulager la misère.

(Page 16)

Le zèbre

Le comble fut quand l’alem lui apprit que des poètes avaient chanté l’amour, les fleurs et le vin, la gloire et la guerre, dans la langue même du Prophète. Il avait toujours cru jusque-là qu’on ne pouvait se servir de la langue du Prophète que pour les vérités révélées ou les règles impératives du droit. D’abord, il se cacha pour lire ces livres profanes, convaincu qu’on se vouait au diable à chanter avec les mêmes mots, la même musique -parfois perfide, plus délicieuse encore -, Dieu et la bien-aimée ; mais l’alem finit par le convaincre.

(Pages 27-28)

La meute

Puis les souvenirs étaient allés s’estompant et il avait fallu de nouveau se remettre à la routine des jours. L’exaltation est comme l’incendie : elle se nourrit d’elle-même mais à la fin meurt épuisée. Puis de nouveau des bruits, d’abord sourds (comme avant), puis de plus en plus éclatants, coururent les marchés, les villes, les gourbis. Maintenant que l’ennemi n’était plus, les grands chefs s’étaient mis à continuer entre eux les grandes manœuvres, ils étaient « Tlemcen », « Tizi – Ouzou », « Zone autonome », « Fédération de France ». Le peuple ne comprenait plus. Le jeu était absurde. Comme il ne savait pas lire avec des mots, le peuple imagina de le dire avec son corps. Il se coucha par nappes sur les routes : les tanks de tous les points cardinaux ne pouvaient plus passer sur l’asphalte sans d’abord leur passer sur le corps. Le jeu cessa.

(Page 43)

Ténéré atavique

Ainsi ai-je découvert qu’ici était l’Afrique profonde. Ici apparaissait la vanité d’une histoire funambule, toute entière tournée vers la mer, fascinée par les rivages, les mirages d’une Méditerranée, pendant des siècles le centre du monde, par ses cités, ses iles, ses empires, ses temples, ses fables et ses incantations. Aux prestiges alternés, délétères, d’une mer qui n’était intérieure que pour les autres (ils disent « nostrum » en parlant d’elle, comme pour nous exclure), l’Afrique concédait une frange d’elle-même, la plus extérieure. Là s’accrochaient les comptoirs puniques, romains, grecs ou turcs, qui suçaient la substance du pays vrai : l’Afrique, grenier de Rome, après avoir pourvu de milliers de cavaliers les armées du chef borgne monté sur l’éléphant Gétule. Par-delà les limes était le pays vrai.

(Page 62)

L’hibiscus

Les yeux du gardien machinalement épiaient le geste vandale qu’il réprimerait sans joie. A quoi bon le lapsus de la colère ? Les choses sont comme elles sont, il est puéril de se blesser aux arêtes. Les arbres et les fleurs sont condamnés au même coin de terre ; quelquefois, comme ici, c’est une terre d’exil ; les bêtes, perverses ou pas, sont prisonnières de leurs barreaux et les hommes tournent dans les layons de leurs interdits. Tout le reste c’est de la dentelle.

(Page 93)

Escales

- Partez en paix, monseigneur, partez !…

Je luis tendais à bout de bras de vertes livres égyptiennes, il fuyait devant.

- C’est pour la course … C’est combien,  la course ?

- C’est pour rien, effendi, pour rien !… Le plaisir de vous avoir connu n’a pas de prix…

Je dus courir derrière lui plus de cent mètres avant de fourrer l’argent dans la poche de son veston. Il pouvait comme tout un chacun aimer le bakchich, mais j’avais le choléra - et le choléra, c’est plus fort que la passion du bakchich.

En me regardant m’éloigner, il dit simplement:

- C’est comme cela que vous avez sorti les Français de votre pays…vous aimez la mort…

Je hurlais: - Non ! oustaz, non ! Jamais de la vie ! Nous aimons la vie … comme vous… comme tous les vivants de ce monde … Mais pas n’importe quelle vie, tu comprends ? Oustaz, pas n’importe laquelle !

Il me regarda longuement:

- Tu es algérien, mais tu es vivant … et c’est l’essentiel.

Derrière moi, longtemps j’entendis sa voix rauque égrener sur la poussière du trottoir, juste sur mes talons:

- Hayat !… Hayat ! … La vie!…

(Page 110)



07/05/2013
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